Clignancourt #22

Le jour où je viens récupérer d’un pas espiègle mes semelles de vent rimbaldiennes, vraiment j’ai épuisé en moi tous les poisons, comme dirait l’autre. Souffrance et folie. Tous mes espoirs convergent en ce lundi, au seuil des festivités de fin d’année, vers l’espoir d’un apaisement espéré de mon long déglinguement généralisé, j’arrive en avance pour ne rien perdre du spectacle, un vrai ballet de podologues en blouse blanche. Ma podologue m’invite à m’assoir dans le même fauteuil que la semaine précédente et tente d’insérer mes semelles dans les chaussures qui résistent, il faut raboter me dit-elle, j’ai patienté pendant cinq ans sans plus savoir quoi faire ni comment alors cinq minutes. Je n’ai vraiment jamais, ô combien jamais eu l’esprit princesse, mais tellement pas. Cependant, lorsque depuis mon fauteuil si haut perché que mes pieds ne touchaient pas le sol, ma charmante podologue m’a enfilé le premier soulier puis le second et que j’ai pu me mettre à marcher, tout autour de moi j’ai eu l’impression que mon environnement s’était transformé d’un simple coup de baguette magique en une belle vallée verdoyante. Sous mes pieds à présent, des sillons et des sentiers, des chemins et des parcours semblent m’élancer dans toutes les directions et je me mets à marcher dans la pièce de plus en plus rapidement avec un sourire aux lèvres tant je me retiens d’éclater de joie. Rien n’est plus pareil, je ne retrouve pas les mêmes sensations rien qu’en marchant, toute trace de douleur à disparu comme si mille mains s’affairaient à masser mon corps. Je me doute bien qu’il me faudra plusieurs semaines pour retrouver une posture correcte. Mais d’ores et déjà, c’est comme si un miracle, encore un, venait de se produire au moment même où je n’osais plus me risquer à sortir trop loin, courir trop vite, bouger. Pour en avoir le cœur net, j’essaie de courir dès le midi sur un parcours où je m’effondrais au bout du premier kilomètre avant de boiter en reprenant mon souffle coupé par la douleur, sauf que cette fois-ci j’ai plus peur de la douleur que mal vraiment. Disons-le franchement, et pour avoir vécu l’expérience inverse de deux paires de semelles successives qui n’ont pas tenu leurs promesses de rétablissement à court terme, je ne souffre pas du tout pendant le premier kilomètre, pas plus sur la toute la longueur du deuxième, à coup sûr je vais m’effondrer au milieu du prochain étant donné les difficultés croissantes que j’ai rencontrées mais non, le troisième kilomètre se passe bien et je finis presque les larmes aux yeux le quatrième, bien sûr je manque d’entraînement. Mais pas d’enthousiasme, je souffle un bon coup et je repars pour un dernier kilomètre. Rentrée chez moi, j’envoie une déclaration à ma podologue, longue des mille et une nuits endiablées que nous ne connaîtrons jamais elle et moi, elle me répond étonnée, mais visiblement touchée, je ne dois surtout pas transgresser les seuils de progression. Je retourne courir trois puis deux kilomètres, et le lendemain cinq kilomètres. Reborn.