Format M #13

Réveil à 3h30. Ce n’est pas vraiment le genre de réveil que je me souhaite le dimanche, au pire 8h si une sortie longue est prévue, ou encore dans le cas de figure où j’accompagne quelqu’un à l’aéroport pour mieux me recoucher une fois rentrée chez moi. Non, 3h30. Douche, petit-déjeuner, sortir le vélo de la cave pour rejoindre la gare du Nord, 5h23. Forcément, je ne suis pas la seule triathlète dans le train, mais l’heure matinale n’est pas propice aux échanges et je finis par trouver une place assise où me laisser bercer un peu. Quelqu’un demande à la gare de Chantilly commence se rendre au château, moi je sais. Pour y être venue la veille récupérer mon dossard, je connais le chemin et je me propose de guide les autres, j’entraîne ainsi dans mon sillage des champions, Ironmen, je pédale.

Nous arrivons les premiers, le soleil se lève tout juste sur le château de Chantilly, le spectacle est tout simplement saisissant, je prends une photo et m’éloigne du groupe. C’est la première fois que je viens seule sur un triathlon, il faut que je prenne mes repères, de nombreux clubs sont présents qui fonctionnent collectivement, je m’organise. L’ouverture du parc à vélo dépend de l’arrivée des arbitres, il est 6h15 et il fait très froid. Une fois passé le contrôle, j’installe mon vélo et mes affaires, je suis la première arrivée de ma vague, qui partira une demi-heure après le départ du format L, le half Ironman. J’admire les vélos autant que les petites habitudes des triathlètes autour de moi, c’est mon premier M après seulement deux S et trois XS dans la même saison, je suis novice.

Le jour s’est levé et les vélos arrivent en nombre dans le parc, le premier brief est donné à 7h45, les parcours sont présentés et les règles de sécurité énoncées dans la bonne humeur, puis la première vague se met à l’eau doucement, pour le départ du format L. Tout s’accélère au départ, lorsque les triathlètes se mettent à nager, les premiers encouragements se font entendre avec la musique, il faut que je sorte vite de ma brume. Nous ne sommes pas nombreux à partir dans la première vague du M, ce n’est pas la bousculade au départ de la nage comme au triathlon de Paris où j’avais gardé mon calme. Certes, les algues sont partout et remontent sur le visage, la vase n’incite pas non plus à y poser les pieds, mais rien ne justifie en soi la panique qui me prend au départ. Je suis incapable de nager, j’ai le souffle court, les membres engourdis, le soleil pile en face. Alors j’avance en brasse en me disant que je me mettrai au crawl plus tard, je me calme.

La première bouée arrive droit devant, je suis toujours à la brasse coulée mais j’ai trouvé mon rythme, je fais quelques mouvements de crawl qui ne font que me dévier, je brasse. Bien sûr, les lunettes ont décidé de se remplir d’eau ce jour-là, je ne perds pas mon temps, je prends à nouveau le virage à la prochaine bouée pour accélérer en crawl sur la dernière ligne droite. Et le pire, c’est que je suis tellement plus à l’aise en crawl pour avancer. Il va décidément falloir que je me mette au yoga pour apprendre à respirer quand l’air vient à me manquer. Je m’en sors quand même de mes 1500m en 35mn.

Format M #12

Dernière sortie en eau libre et en combinaison le jeudi, je nage 1300m en 31mn, joli chiasme me dis-je, ab-ba. Je ne songe à rien d’autre, je ne calcule plus, pourvu que le jour J arrive et advienne que pourra, il faut que je commence à penser à autre chose, enfin. Dernier verre sur une péniche, à côté d’une cabane qui propose des galettes bretonnes, on se croirait presque là-bas, sauf qu’il manque les mouettes et le ressac, la brise aussi. Mais la péniche tangue et je regarde passer les autres embarcations en cherchant celle qui pourrait m’emporter ailleurs, mais entre un bateau mouche et le suivant, la diversité manque cruellement. J’en viens à envier le bateau des pompiers et la limousine laquée. Dernière sortie au stade, contrairement au week-end précédent le temps est estival et il devrait faire chaud demain à Chantilly, la température de l’eau ne sera que de 18 degrés.

Je vais récupérer mon dossard à Chantilly la veille entre 17h et 18h, il n’y a pas moyen de laisser son vélo comme au triathlon de Paris, mais le fait de repérer le parcours depuis la gare me rassure, de toute façon je n’avais rien prévu sinon ma dernière sortie au stade. Quelques tours seulement et je rentre m’alimenter, m’hydrater et me poser, me reposer. Pour autant, je ne m’endors pas, l’excitation est là et je suis curieuse de visiter les lieux. Une fois sur place, certaines épreuves sont déjà en cours la veille du triathlon, je ne suis pas déçue, l’arrivée depuis la gare vers le château agréable et fait son petit effet, l’organisation est anglaise, l’accueil sympathique. Même les carpes dans les douves m’amusent, je me demande ce qu’elles pensent des nageurs qui squattent leurs algues. Mon dossard et mon bonnet me sont remis, mon numéro est marqué sur mon bras et sur ma cheville. Je n’ai plus qu’à me jeter à l’eau demain matin. Pourvu que le reste suive…

Format M #10

Le triathlon de Chantilly est dans dix jours et je n’ai pas testé la combinaison depuis le mois de mai, contrairement aux triathlons précédents il a été recommandé de la porter. Je ne me sens pas prête non plus à tracer sur 45km avec une vitesse soutenue, et pour finir je me demande où j’irai puiser la force pour aller courir un 10km pour m’achever. Pourtant, la préparation tire à sa fin, si tant est que préparation il y a eu véritablement. J’ai réussi à honorer trois séances de course à pied, deux séances minimum de natation, notamment en eau libre pendant les mois de juillet et août, enfin une sortie vélo par semaine, mais là le volume kilométrique et l’expérience me manquent cruellement. Espérons que je parvienne à éviter la catastrophe.

Le 15 août fait partie de mes jours fériés préférés, parce que Paris est généralement vidé de ses habitants, je profite d’une ambiance singulière dans la capitale où j’ère seule. Cette fois-ci, le rendez-vous est donné à 10h au Pont Neuf pour une séance de préparation physique générale, après une petite trotte jusqu’au Jardin des Plantes et la traditionnelle photo de groupe du club un jour férié. Pas moins de vingt coureurs ont honorés la séance, parmi lesquels trois filles. La séance est costaud, je sens les muscles se contracter progressivement, le trajet du retour est déjà moins fluide, et ce n’est encore rien. J’ai le temps de récupérer l’après-midi, je m’endors même en plein rayon de soleil sur mon lit, avant le rendez-vous du soir, fixé à 17h31 par Edwige pour nager en eau libre à Torcy.  Paris au mois d’août devient notre sujet de discussion, cela ne vaut plus le coup de rester pense Edwige, surtout lorsque le temps est instable comme cette semaine, il y a tellement mieux à aller trouver ailleurs pour nager au soleil et dans les vagues, aller chercher du dénivelé et des paysages à quelques heures en train, plutôt que refaire le même trajet ici. Moi je suis contente d’être restée sur Paris ce 15 août, ne serait-ce que pour avoir cette discussion sur Paris un 15 août avec Edwige. Je parviens même à boucler 1575m autour des trois îles en la suivant dans un premier temps s’éloigner au large depuis la berge.

Le temps se gâte dès le surlendemain, samedi matin, le ciel est couvert et la pluie menace à chaque instant, le vent s’est levé. C’est un temps à passer la journée entière au cinéma. J’ai quasiment abandonné l’idée d’aller nager dans ces conditions lorsque Edwige me relance la veille, je ne peux refuser sa proposition, pire je me réjouis d’être relancée ainsi. Il se passe des choses à Paris au mois d’août, c’est ce que j’ai l’habitude de dire. Voilà une occasion en or pour tester à nouveau la combinaison. Je l’enfile pas trop mal, je boucle mon parcours en moins de temps que l’avant-veille, même distance de 1575m, vient le moment de retirer cette seconde peau en néoprène dans les conditions d’une transition et là c’est plutôt la catastrophe totale, la combinaison ne veut plus me quitter. Je suis à deux doigts de l’arracher, ce qui serait dommage à dix jours de la compétition, heureusement qu’Edwige est là, je reste calme et perds une éternité à me défaire du machin. La prochaine fois sera parfaite, je suis sereine.

Il se met à pleuvoir pour de bon lorsque je suis rentrée.

Format M #6

Il y a un an, jour pour jour, je me levais à 4h du matin, non pas pour me préparer à courir ou m’aligner sur un triathlon, mais pour être bénévole sur les formats S et M des Gay Games sur la base de loisir de Vaires-sur-Marne, l’occasion aussi de tester les équipements en construction pour les Jeux Olympiques de 2014. J’étais en vacances toute la semaine pour profiter des compétitions, soutenir les athlètes et profiter des soirées, quoique profiter. J’attendais surtout mon tour pour entrer dans le vif du sujet, je ne courrais le marathon que le samedi suivant, le jour de clôture des festivités. La samedi précédent, veille du triathlon et de mon réveil aux aurores, la cérémonie d’ouverture fut un fiasco total, auquel j’ai d’ailleurs décidé de ne pas assister. J’avais suffisamment patienter dans une chaleur cuisante devant le stade et avant de défiler avec l’équipe de France. Il faisait toujours aussi chaud le lendemain, j’aurais donné n’importe quoi pour plonger moi aussi dans le lac de Vaires dont l’eau était à 26 degrés. Pourtant, à aucun moment je ne me suis projetée à la place de l’un des athlètes en course, je ne me sentais pas à la hauteur du tout pour enchaîner trois disciplines sur quelque format que ce soit. D’ailleurs, je ne me sentais même pas en forme pour courir un marathon dans sept jours.

J’étais sensée être pisteur sur le parcours de vélo, mais nous étions suffisamment de bénévoles présents pour se permettre de circuler sur les différentes épreuves. Le vélo ne m’intéressait pas du tout, le cyclisme étant la partie essentielle du triathlon je ne me doutais pas encore à quel point déjà je partais handicapée. J’avais envie de voir les nageurs se mettre à l’eau et arriver à bout d’un tracé balisé par deux bouées. Les niveaux et les gabarits étaient très inégaux, en particulier sur le format S. Certains se jetaient à l’eau comme s’il y avait le feu, d’autres exécutaient un sublime plongeon sensé rester dans les anales de l’épreuve, d’autres encore se mettaient à l’eau le plus tranquillement possible et après avoir vérifié la température, mouillé la nuque et les bras avant de plonger tout le corps dans un cri de détresse. Je me demandais quelle aurait été ma version de mise à l’eau, je me voyais plonger, dans les faits j’aurais sauté le plus loin possible avec pour priorité de ne pas perdre mes lunettes et la prochaine bouée de vue. Mais cela, je ne pouvais pas encore le savoir, simplement j’étais fascinée par le spectacle.

Je me positionnée sur le ravitaillement en eau à la sortie de l’eau en me demandant à quoi bon servir encore plus d’eau à ceux qui sortaient trempés de la première discipline. Un an après, je suis la première à me ruer sur la première gorgée d’eau fraîche pour hydrater ma bouche séchée par le stress et l’effort de la nage dans une eau plus que tiède, la plupart des athlètes se versaient le premier verre entier sur la tête pour se rafraîchir avant les kilomètres de vélo sur le bitume brûlant. L’épreuve de natation sur le format M m’a ensuite parue interminable, je me suis demandée si je ne me serais pas noyée. Aujourd’hui je parcours 1500m en crawl sans envisager la noyade un seul instant. J’ai entendu dans mon dos le public ovationner les cyclistes sur un parcours constitué de boucles à l’infini, à aucun moment je ne me suis sentie concernée par ce niveau de cyclisme là. Les muscles étaient visibles, saillants et l’effort se lisait sur tous les visages.

Dans le parc vélo où je suis allée cherché un peu d’ombre sans en trouver ne serait-ce quel’espoir, j’ai suivi les transitions vers la course à pied, il était midi et le soleil dardait de tout feu, impitoyable. Je me suis vue m’évanouir en descendant de vélo, là où tous les athlètes s’élançaient sur 10km. Cela me paraissait ir-ré-a-li-sable, je me sentais épuisée. De fait, je l’étais. J’avais couru plus qu’il ne fallait pour préparer le marathon, et en même temps pas assez non plus, le stress se mêlait à un relâchement total de tout mon corps. Les premiers athlètes ont commencé à franchir la ligne d’arrivée, fourbus et haletants, trempés d’effort et cramés par le soleil, rien à voir avec l’arrivée d’un marathon où les coureurs ont encore une apparence somme toute à peu près humaine. Ici, j’avais l’impression de voir des héros franchir la ligne finale après avoir affronté les pires travaux que les Dieux aient ordonné aux humains d’accomplir, leur fatigue même témoignait de quelque chose de surhumain, ils avaient traversé des siècles de prouesse.