Gedicht #51

l’amour s’amarre sans barque 

s’embarquent dans ses flots 

c’est flou toi moi sans trêve

sans tes rêves je me noie

en moi là tu détraques

tes tracs et mon vertige

vestige d’un ici autre

ôte donc ton passé

passons vite les détails

taille ta haie saute ici

et si le coeur t’en dit

tandis que je m’apprête 

s’arrête mon coeur mon dieu

odieuse est la folie

folle à lier tu le sais

fais le pas le premier

Photo : Henri Matisse, « Baigneuse au collier », 1940.

Gedicht #50

depuis les draps grand ouverts

l’étonnement chaque matin

depuis que les mots tracent leur sillon

et trouvent aux coins des lèvres des yeux

ce trouble qui me dévisage aujourd’hui

depuis la fenêtre grand ouverte

un océan des possibles 

m’envisage et me déride

comme une avance sur l’action

chaque jour faire quelque chose pour la première fois

Photo : Pablo Picasso, « Buste de femme à l’oiseau », 1971. (Picasso a 90 ans lorsqu’il peint cette toile…)

Nadège Night & Day #69

« Vous gagneriez à assouplir votre nage… » Qui me parle ? Derrière moi, je me retourne, un maître-nageur, je ne l’avais encore jamais vu, je dois avoir l’air étonné et j’ai de l’eau dans les oreilles, il répète sa phrase et montre ses épaules, « tout part de là, tout part toujours d’en haut. » Un philosophe sur le bord du bassin, j’aimerais qu’il développe, je suis soudain tout ouïe, il file. Mais comment ça assouplir ma nage, qu’est-ce qu’il veut dire par là, je devrais avoir des bras en caoutchouc au lieu d’aller chercher loin comme une furie pour brasser plus d’eau et glisser ? Tout part d’en haut, mais d’où en haut, faudrait-il que je nage avec ma tête pour mieux tracter ? Assouplir ma nage, mais s’il n’y avait que ma nage qu’il faudrait que j’assouplisse, mon dieu, si seulement je ne prenais pas les choses autant au sérieux, bien sûr que la vie serait plus douce et ma nage plus souple, on me confondrait même avec un dauphin jouant dans le grand bassin. Des années de gymnastique dans ma jeunesse ne m’ont pas apporté la souplesse, je m’étire peu. Et tous les jours je rêve de devenir cette personne moins sévère et exigeante, moins rigide aussi, pour me lâcher la grappe et n’en faire qu’à ma tête justement, comme si tout partait d’en haut. Je me promets de retrouver mon maître-nageur-philosophe à l’occasion de ma prochaine séance pour ne surtout pas lui demander quelques exercices d’assouplissement des épaules et du dos, plutôt des suggestions de lecture auxquelles je pourrais penser pour me détendre en nageant.

Photo : David Storey, « Woman Wading ».

Gedicht #49

j’ai croqué la pomme 

lu tous les poèmes

tant que le pain ne devient pas pierre

je ne te jetterais pas la première

car il est trop court

le temps des cerises

pour souffrir de trop attendre

tes soupirs soufflent sur la nuit

et au réveil ton visage apparaît

allons danser sous la fontaine

ensoleiller notre journée

soulève tes pieds

la vie est tendre

Photo : Marc Chagall, « Le Dimanche », 1954.

Nadège Night & Day #68

Clément Cogitore, c’est lui qui a mis en scène Les Indes Galantes à l’occasion du 350e anniversaire de l’Opéra de Paris, il propose son Project Room au Centquatre jusqu’au 29 mai. Un immense rideau noir vous invite à pénétrer une pièce plongée dans l’obscurité la plus totale, cinq écrans géants projettent des images qui apparaissent comme sorties de la nuit, du cinéma, je reste fascinée devant chaque écran qui s’allume, hypnotisée par les corps, les formes, le son. Je vois tour à tour des papillons, puis quelqu’un qui danse presqu’en transe, plus loin sur un autre écran un camion sur lequel la route est projetée, je suis hypnotisée, puis des images d’une révolte accaparent mon attention, j’apprends ensuite qu’il s’agit des émeutes de la place Tahrir, sur le dernier écran une foule en concert et ce poème de Rilke qui apparaît, je le lis en français, avec les anges on ne sait jamais s’ils marchent avec les vivants ou avec les morts, Les Elégies.

Gedicht #48

la mémoire

il faudrait pour la creuser

éviter la forêt ses fantômes

ils t’invitent à danser 

et te charment

reste en ville 

et en vie 

fais ton Ulysse

suis ta route 

et passe ton chemin ça passera 

ma patience

il faudrait pour l’user

ralentir toujours

et j’en aurais encore

pour que chaque pas compte

depuis ta lisière jusqu’à ma tour

je fais mon Icare 

à trop vouloir m’élever

et je chute

pour que tu me rattrapes

Photo : Pablo Picasso, « L’Acrobate », 1930.

Nadège Night & Day #67

Après la séance de natation, je décide de rentrer en passant par l’hippodrome de Longchamp plutôt que par l’Arc de Triomphe, je prends donc la direction opposée au trajet habituel et quelques mètres plus loin, un gros panneau m’indique que je ne suis déjà plus à Paris, Boulogne. Je me vois rouler et je me dis, mais qu’est-ce qu’elle fait là, je me vois étrangère traverser Boulogne-Billancourt ou plutôt c’est Boulogne-Billancourt qui me traverse tel un courant d’air. Si seulement cela ne m’arrivait que lorsque je roule, ce sentiment de ne pas être à ma place. Plusieurs rues s’ouvrent sur ma droite mais non, elle continue à pédaler tout droit sur cette rue du château qui n’en finit pas de ne pas mener à un château, je ne comprends pas ce qu’elle fait, évidemment elle n’a regardé aucun plan ni GPS, pourquoi consulter une recette, un mode d’emploi puisqu’on apprend surtout de ses erreurs, tiens un carrefour, pourvu qu’elle tourne. Au bout de la rue du château, je prends sur la droite puisqu’il n’y a pas moyen d’aller tout droit. Et je continue ce trajet à l’aveugle vers un hypothétique hippodrome, parfois ça marche, d’autres fois je me retrouve perdue nulle part, souvent il faut se perdre pour se retrouver, non ? Les rues de Boulogne-Billancourt sont interminablement longues et droites, sans surprise. Miracle, un panneau me signale le parking de l’hippodrome, je m’engouffre dans cet espace ouvert et j’arrive exactement au point où je pensais passer, au niveau du virage le plus serré, quelques cyclistes roulent sur l’anneau mais aucun peloton au moment où je circule juste à côté. Il n’y a pas de petit plaisir, je jubile chaque fois que j’arrive à destination par un autre chemin, c’est comme si j’avais inventé la destination une nouvelle fois, je comprends mieux sa situation. Je repars par les bords de Seine dont les ponts m’indiquent le nom de villes que je longe, Suresnes, Puteaux, Neuilly, Courbevoie, Levallois-Perret puis Clichy, que je traverse avec joie. Boulogne me manque tellement que je repars dans sa direction le lendemain par les mêmes ponts, cette fois-ci c’est Molitor que je veux inventer en arrivant par derrière, chose faite je poursuis mon escapade en direction des quais de la Seine parce que j’ai cette photo en tête de la tour Eiffel depuis les voies sur berge, j’aime cette vue malgré le ciel assez gris aujourd’hui. Photo prise, je poursuis vers Bastille pour la prendre, je tombe sur une mariée, je fais un vœu.

Nadège Night & Day #66

Dix jours avant le triathlon distance olympique à Orléans, le premier d’une saison qui tarde à prendre ses marques depuis ma blessure, là je suis face à un mur, je dois me préparer à grimper. Alors je m’essaie à mon premier triathlon maison, ça commence par le sacro-saint trajet vélo vers Molitor que je n’ai pas effectué de toute l’année encore, enfin j’y suis, je m’y remets, soulagement et appréhension se mêlent, je ne crois pas avoir retrouvé ma forme olympique. Forcément je passe des heures enfermée dans les salles obscures à chercher des réponses aux questions que je ne me pose pas, ainsi dans En Corps j’entends un personnage reconnaître que On se blesse parce qu’on est blessé, je me dis mais oui bien sûr je ne fais que me blesser parce qu’à l’origine il y a la blessure qui entraîne toutes les autres, c’est l’origine qu’il faut travailler. Et ce gamin surdoué pour la danse hiphop dans Allons Enfants, la réplique, droit dans les yeux, Si t’as pas la déter, si t’as pas envie de tout péter, ben faut pas danser, voilà, bien dit gamin, sans détermination rien ne se passe ou alors tout reste pour de faux, quand on fait semblant, c’est la détermination qui change la donne, celle des ouvriers de la grève à Gdansk pendant l’été 80 dont parle Marguerite Duras ou celle de ce gamin que la passion rend fou, enflammé. J’ai l’impression de retourner à la course sur la pointe des pieds, ce qui m’agace prodigieusement, je traîne au lien de m’entraîner, pourquoi manquer d’entrain à ce point sinon parce que j’ai peur de dérouler le pied, je n’ai pas peur de la douleur, plutôt de son souvenir. Arrivée à Molitor, je nage avec et sans pull buoy, j’oublie qu’il y a peu je ne faisais que nager. Puis j’ai repris l’entraînement de vélo à l’occasion du stage de triathlon à raison de 80km tous les jours avant la satisfaction d’un col gravit plusieurs fois, je n’ai pas osé reprendre la course. J’ai profité de cette semaine de visite dans le Sud juste après pour ne faire que courir, doucement, en commençant par poser le pied sans le déroulé, en me fracassant tout le reste, mais en y retournant jusqu’à courir 5km à la fin de cette semaine avec des sensations agréables. Cette nouvelle semaine, je reprends le triple effort, je reste sur la distance de 5km en travaillant le fractionné court, 300 et 200 et 100m, histoire de lâcher prise sur l’appréhension dès l’instant où je me laisse enfin aller aux sensations grisantes de la vitesse. Je sais que mon corps peut.

Gedicht #47

ce reflet sur la pierre lisse et fendue

t’en souviens-tu 

au réveil l’image de cela

qui me viens d’où

de là-bas

de la fontaine du vieux village 

l’absence ne fait pas disparaître les images

elles prennent vie me prennent moi 

toute entière m’emportent 

dans leur sillon que j’effleure

du bout de mes doigts 

par l’eau mouillés

de la fontaine du vieux village absent

Photo : Wassily Kandinsky, « Murnau, Kohlgruberstrasse », 1909.

Gedicht #46

tu dis pardon

j’entends partons

coup de génie 

tu as raison 

je te décris 

qui n’écris plus 

tu n’en penses pas moins j’entends

ton nom prononcé 

l’entends-tu toi aussi

ton nom d’ici et d’ailleurs 

tout se sait tu le sais ça aussi 

et le café qui coule 

ça au moins c’est vrai

comme tout le reste 

d’ici 

et d’ailleurs 

le poids la chaleur

je sais que tu sais

ta main te trahit

partons

Photo : Antonio Canova, « Psyché ranimée par le baiser de l’Amour », 1793.